PolitiqueGilles Simeoni la joue solo

Gilles Simeoni la joue solo

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Le 30 mars 2014, Gilles Simeoni est porté en triomphe sur la place du Marché de Bastia, noire de monde. Aux accords de la chanson Mi ne Vogu, crachés par la sono, viennent se mêler les cris de joie et les détonations de pistolets automatiques. Un nationaliste est élu maire de la deuxième municipalité de Corse. Un exploit sans précédent. Et la première d’une série de victoires électorales qui vont faire du camp nationaliste la principale force politique de l’île.

Gilles Simeoni, avocat d’Yvan Colonna, lors du procès du berger de Cargèse au palais de justice de Paris en 2007.

© PHOTOPQR/LE PARISIEN

Elle semble loin, l’époque où le fils d’Edmond Simeoni, né et élevé dans la politique, assurait qu’il poursuivrait sa carrière d’avocat, sans se présenter devant les électeurs. Aujourd’hui, Gilles Simeoni est l’homme politique le plus puissant de l’île. Il est président de l’exécutif de la CdC. Et il mène la liste Fà populu inseme pour décrocher un troisième mandat. 

Côte de popularité

Pour Pierre Savelli, qui lui a succédé à la mairie de Bastia, et le connait depuis 2001, il ne pouvait en être autrement. « Quand il disait qu’il ne se lancerait jamais en politique, il était sincère, mais je suis persuadé qu’au fond de lui-même il savait que ce serait inéluctable. Parce qu’il a la Corse chevillée au corps. Et parce qu’il est animé d’un vrai souci de démocratie. Pour comprendre Gilles Simeoni, il faut avoir compris cela. Alors, à un moment, il ne s’est plus posé la question de savoir s’il entrerait, ou pas, dans la carrière politique. Il a vu ça comme un devoir. Une mission ». 

Pierre Savelli et Gilles Simeoni au soir de la victoire aux municipales bastiaises de 2020.

© PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

« Cet engagement est une souffrance pour lui, parfois, avec les sollicitations permanentes, et les déceptions que cela peut causer. Mais ce serait une souffrance plus grande encore s’il devait arrêter », raconte Marc Simeoni. « C’est un vrai choix de vie. Qui a des conséquences, au quotidien, pour lui mais aussi pour celles et ceux qui l’entourent, sa famille, ses proches. »

« Il s’est sacrifié mais il a emporté tout le monde avec lui, conclut le frère de Gilles Simeoni dans un éclat de rire. Toute la cordée a décroché ! »

Simeonisme

Du côté des militants de Femu, difficile de glaner la moindre critique. Les louanges, elles, ne manquent pas. « Brillant », « charmant », « drôle »… Un ancien adversaire, entre deux portes, reconnaît le talent de Gilles Simeoni mais glisse, avec une pointe d’aigreur : « ce ne sont pas des électeurs, ce sont des groupies ».

Le problème, pour les adversaires de l’ancien avocat, c’est que sa côte de popularité va bien au-delà de ses troupes. Celui à qui tout le monde, du serveur de café au policier de garde devant la préfecture, en passant par les journalistes de la presse nationale, donne du « Gilles », continue d’attirer la sympathie en Corse, même si le bilan de la mandature est mitigé. 

Ce n’est pas au triomphe du nationalisme auquel on assiste aujourd’hui, mais à celui du simeonisme.

Julien Morganti, en 2018

«Simeoni a réussi à incarner des concepts qui lui sont propres et qui pourraient sembler inconciliables, résumait en 2018 Julien Morganti, qui l’a affronté sur les bancs du conseil municipal bastiais. Gilles, ce n’est pas le « ni-ni », mais le « mi-mi » : mi-bobo mi-paysan, mi-urbain mi-rural, mi-autonomiste mi-républicain. Il est à la fois la force et la faiblesse du mouvement : de mon point de vue, ce n’est pas le triomphe du nationalisme auquel on assiste aujourd’hui, mais celui du simeonisme.»

Gilles Simeoni, en campagne à Bastia, en 2014.

© PHOTOPQR/NICE MATIN

Nationalisme new-look

Très vite, après sa première victoire, en 2014, l’ancien avocat a rassuré celles et ceux qui redoutaient que « les cagoules entrent à la mairie de Bastia ». Son discours est apaisé, fédérateur, il condamne la violence politique et la clandestinité, et prône l’ouverture vers les autres sensibilités politiques. Il le martèle, il veut « parler à tous les Corses ». 

Une démarche qui n’a jamais été aussi assumée que lors de ces élections territoriales. Le président de l’exécutif a tapé du poing sur la table, en préalable à toute nouvelle alliance avec ses partenaires de nationalistes de Corsica Libera et du PNC. Il a édicté certaines règles qui disaient, en gros : cette fois-ci, c’est chacun pour soi. 

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Dans la foulée, le leader de Femu a constitué une liste d' »ouverture », de « rassemblement », qui râtisse large, de la droite à la gauche. Et écarte les alliés d’hier. Au point que chez certains nationalistes, on se demande maintenant carrément si Gilles Simeoni, aujourd’hui, est « natio-compatible ». 

Pour Jean-Félix Acquaviva, la question ne se pose pas en ces termes : « on ne peut plus se permettre d’ambiguïtés sur le projet de société qu’on veut pour la Corse. Il faut en finir avec les positions discordantes sur de nombreuses questions. Il faut se recentrer sur nos principes, nos valeurs. La morale, l’éthique, doivent être au centre de notre politique ».
En clair, il y a plusieurs nationalismes, qui ont des divergences de fond, et il est désormais temps de laisser derrière soi les alliances de circonstance pour avoir, enfin, les coudées franches. 

« Il a fait beaucoup de concessions au début, parce qu’il pensait que c’était le prix à payer pour arriver au pouvoir. Et que l’occasion était trop belle d’enfin faire sortir la Corse de la situation dans laquelle elle s’était enferrée depuis des années. Maintenant, il ne veut plus rendre de compte à personne. Quand il prend la parole, il n’a plus l’ombre de Jean-Guy au-dessus de l’épaule gauche, et celle d’Angelini au-dessus de celle de droite » conclut un proche bastiais.

Une bonne partie de la famille nationaliste, rassemblée sur la même photo, à l’occasion de la venue d’Emmanuel Macron à Bastia en février 2018.

© CHRISTOPHE PETIT TESSON/EPA/Newscom/MaxPPP

Chez Corsica Libera, on y voit en revanche une volonté d’hégémonie : « personne ne veut un seul chef, personne ne veut d’un Roi de Corse. Enfin, presque personne, glisse Sébastien Quenot, directeur de cabinet de Jean-Guy Talamoni, cour Grandval. Ce roi-là ne sera le roi de rien parce qu’il ne pourra pas agir, il ne pourra pas prendre de décisions. Ca renforcerait l’immobilisme qui inquiète tant les Corses. »

Répondre aux attentes

Gilles Simeoni le sait, il n’a plus guère de temps devant lui. Les espoirs placés dans son accession à la tête de l’île, en 2015, étaient énormes, et l’heure est venue d’y répondre.

Pour expliquer le bilan en demi-teinte de la mandature, les arguments avancés, durant cette campagne, sont légion. Certains à la tribune, d’autres, une fois les micros éteints :

La fusion acrobatique des conseils généraux et de la CTC pour donner la collectivité unique; une pandémie mondiale qui a brouillé les cartes et donné un coup d’arrêt aux projets; des dettes très importantes héritées de ses prédécesseurs; un Etat qui rechigne à jouer le jeu, et des représentants sur l’île prompts à mettre des bâtons dans les roues; une alliance nationaliste au pouvoir où chacun tirerait dans son sens, et où les désaccords étaient plus profonds que les points de consensus…

Tous les yeux sont tournées vers les élections des 20 et 27 juin prochains, qui décideront de la composition de la prochaine Assemblée de Corse.

© Jennifer Cappai / FTV

S’il est reconduit, le président de l’exécutif sortant espère débuter la nouvelle mandature en disposant, enfin, d’un horizon dégagé. En laissant derrière lui les obstacles qui se sont dressés sur son chemin lors de la précédente. 

Le pari est risqué. D’abord parce qu’il faudra être capable de gagner seul. Et à quelques jours du premier tour, les jeux sont plus ouverts que jamais. Ensuite parce que, en ayant les coudées franches pour mener sa politique, il ne disposerait plus d’aucun joker. Et n’aurait d’autre choix que celui d’avoir des résultats. 
 

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